Mystique dominicaine, stigmatisée et grande figure de la spiritualité florentine du XVIᵉ siècle
Sainte Catherine de Ricci, née Alessandra Lucrezia Romola de’ Ricci en 1522 à Florence, appartient à ce cercle restreint des grandes mystiques du XVIᵉ siècle dont la vie, marquée par les extases, la contemplation et les stigmates, a profondément nourri la spiritualité catholique. Religieuse dominicaine, elle devint l’une des figures les plus remarquables de la réforme intérieure que connut l’Église après le concile de Trente. Son existence, tout entière orientée vers la passion du Christ, s’inscrit dans la lignée des grandes saintes extatiques comme Catherine de Sienne ou Marie-Madeleine de Pazzi.

Relique de Sainte Catherine de Ricci sur relics.es
Son influence spirituelle, ses dons extraordinaires — en particulier son célèbre “Saint Vendredi”, une vision hebdomadaire de la Passion qui durait environ vingt-huit heures — et sa réputation de sainteté ont rapidement dépassé les frontières de son monastère de Prato pour rayonner dans toute l’Italie, puis dans l’ensemble de la chrétienté. Canonisée en 1746, elle demeure l’une des grandes saintes dominicaines, modèle de contemplation, d’obéissance et de charité.
Origines nobles et formation spirituelle
Alessandra de Ricci naît dans une famille florentine de haute noblesse, les Ricci, dont plusieurs membres ont occupé des charges importantes au sein de la République florentine. Orpheline de mère dès la petite enfance, elle est confiée aux soins de sa parente, la religieuse Louisa de’ Ricci, moniale au couvent de San Pietro Martire à Prato. Celle-ci joue un rôle décisif dans l’éducation et la formation spirituelle de la jeune Alessandra : elle lui enseigne la prière, l’amour de la Vierge Marie et le sens du sacrifice.
Dès son plus jeune âge, la future sainte se distingue par une vie intérieure intense. À cinq ans, elle manifeste déjà une inclination profonde pour la prière silencieuse. À sept ans, elle connaît ses premières expériences mystiques, notamment un sentiment aigu de présence divine qui la plonge parfois dans une immobilité étonnante pour son âge. Ces phénomènes, loin d’inquiéter sa famille, sont interprétés comme des signes précoces d’appel à la vie religieuse.
Sa jeunesse se déroule dans la piété, la modestie et un attrait constant pour la vie monastique. Elle se lie à la pratique des œuvres de miséricorde, répandues dans les milieux florentins et favorisées par les confréries laïques. Elle aspire déjà à renoncer au monde pour se consacrer à Dieu.
Entrée au couvent et premiers combats spirituels
À treize ans, Alessandra obtient la permission de son père d’entrer comme éducande chez les dominicaines du monastère de San Vincenzo à Prato. Elle y découvre une communauté fervente, mais exigeante, marquée par la règle dominicaine et la réforme de Savonarole, encore récente. À quinze ans, elle prend l’habit du tiers-ordre dominicain et reçoit le nom de Catherine, en référence à Catherine de Sienne, dont elle deviendra l’une des plus fidèles imitatrices spirituelles.
Cette nouvelle vie, cependant, n’est pas exempte d’épreuves. Catherine traverse une période difficile ponctuée de maladies physiques et de tourments intérieurs. Le démon, selon les récits contemporains, tente de la détourner de sa vocation. Elle endure des scrupules, des angoisses nocturnes, des tentations violentes et des visions effrayantes, qu’elle combat par la prière, le jeûne et la mortification. Son obéissance totale à ses supérieures et son humilité l’aident à tenir dans ces moments de désolation.
Peu à peu, ces épreuves cèdent à une paix intérieure plus profonde. Catherine connaît alors une progression spirituelle rapide, nourrie par l’oraison dominicaine et l’étude de l’Écriture. Elle reçoit la profession religieuse à seize ans.
Une mystique exceptionnelle : visions, extases et dons surnaturels
Les phénomènes extatiques
À partir de 1541, Catherine entre dans une période d’intenses phénomènes mystiques. Elle vit des extases fréquentes, parfois quotidiennes. Pendant ces moments, son corps se fige, son visage s’illumine, son pouls devient presque imperceptible. Ses sœurs témoignent qu’elle pouvait rester plusieurs heures sans respirer, comme suspendue hors du temps.
Les extases de Catherine étaient si impressionnantes que les médecins de l’époque furent appelés pour en vérifier la nature. Aucun d’eux ne trouva d’explication naturelle. Les supérieures veillèrent à protéger la jeune religieuse, tout en s’assurant que ces expériences ne troublaient pas la discipline conventuelle.
Le “Vendredi de la Passion”
L’un des éléments les plus célèbres de sa vie mystique est le phénomène appelé “Vendredi de la Passion”. Chaque semaine, du jeudi midi au vendredi après-midi, Catherine revivait intérieurement toute la Passion du Christ. Les visions suivaient chronologiquement les scènes évangéliques : la Cène, l’agonie au jardin, la flagellation, le couronnement d’épines, le portement de croix et la crucifixion.
Pendant ces vingt-huit heures environ, elle souffrait réellement — physiquement et moralement — les tourments associés à chaque étape de la Passion. Des témoins rapportent qu’elle tremblait, pleurait, saignait légèrement, ressentant les douleurs des coups et des épines. À d’autres moments, elle s’exprimait à voix haute, répondant à des interlocuteurs invisibles, décrivant des scènes comme si elle y assistait directement.
Les supérieures, conscientes du caractère extraordinaire du phénomène, consignèrent ces observations dans les archives du monastère. Ces notes deviendront des documents précieux lors du procès de béatification.
Les stigmates intérieurs
Contrairement à d’autres mystiques, comme saint François d’Assise ou sainte Catherine de Sienne, sainte Catherine de Ricci ne reçut pas de stigmates visibles, sauf de très légères marques épisodiques. Ses stigmates furent principalement intérieurs : elle ressentait dans son corps les douleurs de la crucifixion sans que les plaies apparaissent.
La beauté de ces stigmates invisibles réside dans leur caractère spirituel : elle partageait la souffrance du Christ de manière intime et silencieuse, sans exhibition, en union d’amour.
Le don de bilocation et les grâces charismatiques
Plusieurs témoins rapportent que Catherine de Ricci aurait eu la grâce de bilocation, c’est-à-dire la capacité d’apparaître en un lieu éloigné tout en restant au monastère. La tradition affirme par exemple qu’elle serait apparue spirituellement à saint Philippe Néri à Rome, avec qui elle entretenait une profonde amitié mystique sans jamais l’avoir rencontré physiquement.
On lui attribue également le don de prophétie, de discernement des esprits, de guérison et de lecture des cœurs. Ces charismes, fréquents chez les mystiques dominicains et franciscains de l’époque, étaient toujours exercés dans l’humilité.
Maîtresse spirituelle et administratrice du monastère
Bien que plongée dans une vie d’union mystique, Catherine mena aussi une existence très active au sein de sa communauté. Elle fut élue successivement sous-prieure, puis prieure, charge qu’elle exerça pendant de nombreuses années avec intelligence, douceur et autorité.
Elle réforma la discipline interne, encouragea la charité fraternelle, améliora la formation des novices et veilla à la bonne gestion économique du monastère. Ses décisions étaient empreintes de sagesse ; sa capacité à concilier contemplation et action témoigne de son équilibre spirituel exceptionnel.
Catherine était réputée pour son discernement dans les affaires complexes. De nombreux prêtres, religieux, évêques et laïcs vinrent lui demander conseil. Elle reçut aussi la visite de nobles florentins, de médecins et de théologiens venus constater ses phénomènes mystiques ou solliciter son aide.
Vie de prière et spiritualité
La spiritualité de sainte Catherine de Ricci repose sur quatre grandes piliers :
La contemplation de la Passion
À l’image de sainte Catherine de Sienne, son illustre prédécesseure dominicaine, Catherine de Ricci vécut dans une intimité profonde avec le Christ souffrant. Sa vie entière fut une méditation incarnée de la Passion.
L’obéissance dominicaine
Elle considérait l’obéissance comme le moyen le plus sûr de rester unie à Dieu. Malgré ses dons extraordinaires, elle n’entreprit jamais rien sans la permission de ses supérieures.
L’humilité
Catherine se considérait comme la dernière des religieuses. Elle accepta les critiques, les interrogations et même les humiliations que lui imposaient parfois les visiteurs sceptiques. L’humilité, pour elle, était un chemin d’amour.
La charité
Elle portait dans sa prière l’Église entière, les pécheurs, les malades et les mourants. Ses lettres — savoureuses par leur profondeur — révèlent un cœur plein de compassion.
Maladies, dernière extase et mort
À partir de 1589, la santé de Catherine décline. Elle souffre d’une fièvre persistante, de douleurs internes et d’une faiblesse croissante. Son dernier “Vendredi de la Passion” a lieu quelques mois avant sa mort.
Le 2 février 1590, alors que la communauté célèbre la fête de la Présentation de Jésus au Temple, Catherine reçoit les derniers sacrements. Elle meurt paisiblement le 1er jour de février — ou selon certaines sources, le 2 février — après avoir murmuré les paroles du Cantique de Syméon : « Maintenant, Seigneur, laisse ton serviteur s’en aller dans la paix ».
La nouvelle de sa mort se répand rapidement. Des pèlerins affluent à Prato pour vénérer son corps, resté intact et parfumé pendant plusieurs jours. Sa réputation de sainteté est telle que des miracles se produisent presque immédiatement sur son tombeau.
Béatification, canonisation et culte
La procédure de béatification débute rapidement après sa mort. Les archives du monastère, soigneusement tenues, fournissent un témoignage exceptionnel : descriptions détaillées de ses extases, correspondances, preuves des miracles, observations des médecins et des supérieures.
Elle est béatifiée en 1732 et canonisée par Benoît XIV en 1746.
Son culte se répand en Italie, en Espagne, en France et dans les territoires dominicains du Nouveau Monde. Elle devient un modèle pour les religieuses contemplatives, mais aussi pour les laïcs engagés dans la méditation de la Passion.
Ses reliques — notamment ses os et certains fragments corporels — sont conservées à Prato, mais quelques rares parcelles furent distribuées dans des reliquaires scellés, comme ceux que l’on rencontre encore parfois dans les collections anciennes.
Héritage spirituel
Sainte Catherine de Ricci laisse un héritage immense, fondé sur une spiritualité de l’union avec la Passion du Christ, la simplicité du cœur et l’obéissance. Ses enseignements, bien que transmis surtout oralement, ont profondément marqué les monastères dominicains féminins.
Elle incarne l’équilibre difficile entre la mystique la plus haute et l’action la plus concrète. Elle rappelle que la contemplation véritable conduit toujours à la charité et au service.
Aujourd’hui encore, son “Vendredi de la Passion” inspire les fidèles qui désirent méditer la Croix comme centre de la vie chrétienne. Elle demeure également un modèle de fidélité, de douceur et de discernement spirituel.
Son monastère de San Vincenzo à Prato perpétue son souvenir, et son corps repose sous l’autel principal, exposé à la vénération des pèlerins.
Conclusion
Sainte Catherine de Ricci apparaît comme l’une des grandes figures mystiques de la Renaissance italienne. Sa vie extraordinaire, entièrement vouée à l’amour du Christ, témoigne d’un chemin intérieur porté par la souffrance, la contemplation et la joie surnaturelle.
Sa sainteté ne réside pas seulement dans les phénomènes extraordinaires qui ont marqué son existence — extases, stigmates intérieurs, bilocation — mais dans l’humble fidélité avec laquelle elle a vécu sa vocation dominicaine.
Son héritage demeure une invitation à la profondeur spirituelle, à la douceur, à la miséricorde et à la contemplation du mystère de la Passion.